[Portrait] Aurélien Pradié, le « Bébé Chirac » qui secoue LR

PORTRAIT. Benjamin des candidats à la présidence des Républicains, le député du Lot, au franc-parler pas toujours apprécié, travaille sa gauche.


Campagne. Aurélien Pradié sur les terres de Franck Louvrier (à g.), maire de La Baule (Loire-Atlantique) et proche de Nicolas Sarkozy, le 13 novembre.



Printemps 2008 à l’Élysée : le portable du conseiller politique de Nicolas Sarkozy crépite. En ligne, le préfet du Lot lui suggère de se pencher sur le matricule d’un jeune prodige de 22 ans. Lequel vient de mettre au tapis aux cantonales un cacique socialiste de quarante ans son aîné, qui fut son instituteur, en menant campagne à Mobylette sur cette terre occitane viscéralement de gauche. L’UMP cherche de nouveaux visages et Aurélien Pradié se retrouve bientôt à la table du président, assis aux côtés de Jean Sarkozy, qui lui a ravi de quelques mois le titre de plus jeune conseiller général de France. Quoi de commun entre « Monsieur le Dauphin », élu dans le canton cossu de Neuilly-Sud et ce môme des Causses qui a poussé seul, comme une herbe sauvage ? Lui n’est ni un héritier, ni un enfant-roi. Il y achez le jeune Lotois une colère rentrée, une rage. Il a beau jouer devant nous les enfants sages, c’est un écorché vif qui a parfaitement intégré que la radicalité était dans l’air du temps.

« Brutal », « imbu de lui-même », « Rastignac », « emmerdeur » même, cette grande gueule ne sait pas retenir ses bons mots assassins et compte un paquet d’ennemis. Audiard dirait qu’il aime faire des phrases, ce « M. Aurélien », comme on le surnomme chez lui. Il s’écoute un peu parler, avec son accent roulant, il agace. Comme lorsqu’il compare son parti, Les Républicains, à un « Ehpad ». Ses adversaires s’appellent Gabriel Attal ou Jordan Bardella. Pour lui, Laurent Wauquiez et Emmanuel Macron sont des croulants. En 2020, il suggère à Bruno Retailleau, son rival désormais pour la tête du parti, de ne pas « s’énerver », en raison de son âge.

Fêlure. Au soir du premier tour de la primaire de LR, il y a tout juste un an, il s’en prend à Michel Barnier devant les barons du parti rassemblés à huis clos. Alors que l’ancien ministre vient de concéder d’un trait d’humour sa défaite, Aurélien Pradié cingle, cruel : « Vous êtes drôle ! Si seulement vous aviez pu le montrer aux Français... »« Il est inutilement et mécaniquement méchant », désapprouve un élu LR. « Une des raisons du divorce avec les Français, c’est que les politiques sont devenus chiants », rétorque l’intéressé avec morgue. Brice Hortefeux, qui « l’aime bien » malgré tout, l’a gentiment chapitré : « Tu n’inventes rien ! Pour faire parler de soi, on dit du mal de son camp, ça n’est pas nouveau. Tu n’es plus si jeune, tu sais. Tu as 36 ans, ça passe vite, dépêche-toi. »

Il vaut pourtant mieux que sa caricature. Sa posture radicale est d’abord une fêlure. Il a 16 ans quand, le soir de Noël, son père fait un AVC qui le laisse lourdement handicapé. « Un grand coup dans la figure. Toute notre vie a basculé. J’ai pris dix à quinze ans de maturité d’un coup. Je n’ai pas eu de jeunesse, je n’ai pas fait la fête. Je ne bois pas une goutte d’alcool », confie Pradié. Avec sa mère et son jeune frère, il connaît la galère des fins de mois, le frigo qu’on peine à remplir, les huissiers qui frappent à la porte. Et les amis qui détournent le regard. « Chez mes parents, il y avait tout le temps du monde. Du jour au lendemain, plus rien. J’en ai assez connu des faux-cuteries... » De là vient sa rugosité et sa vocation pour la politique, lui qui se rêvait archéologue ou bistrotier. « Je me suis engagé en politique contre la fatalité. Pour moi, la fatalité, c’était la maladie. »

Propulsé secrétaire général. À 18 ans, avec le bac pour seul diplôme, il prend sa carte à l’UMP. Après avoir arraché son premier mandat à 21 ans, il devient maire à 28 ans et député à 31, tendance gaulliste social. Comme son idole, Jacques Chirac, élu président quand il était gamin. Il se souvient de son grand-père maternel, gaulliste corrézien, vantant les mérites du « grand Jacques ». Et de ces photos montrant Chirac au chevet de malades ou caressant la nuque d’une jeune enfant handicapée, « comme un marabout ». « Je trouvais qu’il aimait les Français et que ça se voyait. J’étais ce petit gars qui regardait ce grand type. L’empathie et le respect humain ont disparu de la politique, on les a négligés. » Il a manqué de peu de le rencontrer au soir de sa vie. Une entrevue avait été organisée dans les bureaux du patriarche rue de Lille (Paris 7 e), décommandée au vu de son état de santé déclinant.

Depuis, les chiraquiens ont adopté le jeune Pradié, « rad-soc » comme son modèle. Christian Jacob, proche de l’ancien chef de l’État, l’a propulsé secrétaire général des Républicains il y a trois ans. François Baroin, enfant béni de la chiraquie, lui a donné un coup de main aux dernières régionales. Michèle Alliot-Marie le soutient dans la bataille de LR. Et Claude Chirac l’a épaulé aux dernières législatives lors d’une journée de porte-à-porte, « par solidarité géographique et de famille politique ». Si elle précise ne pas le connaître personnellement et ne pas vouloir se mêler du congrès de LR, car non encartée, la fille de l’ancien président confie au Point avoir été frappée par son « authenticité », « l’attention qu’il porte aux autres, sa gentillesse. Il était vraiment au milieu des siens, enraciné sur sa terre. Ce n’est pas si fréquent. »

Sens tactique. Elle salue, aussi, son combat sur le handicap, l’un des grands engagements de son père. « C’est une nouvelle génération qui place au cœur de son action politique l’égalité des chances et la justice. » Tout juste réélu en juin, Aurélien Pradié a porté en juillet l’amendement, voté à la quasi-unanimité, sur la déconjugalisation de l’allocation adulte handicapé, revendication historique des associations. Durant le dernier quinquennat, il s’était battu pour l’inclusion à l’école des enfants handicapés, se heurtant au refus de la majorité macroniste. Au point que l’Insoumis François Ruffin, pour qui il dit avoir du « respect », s’en était ému. Il compte aussi à son actif une proposition de loi contre les violences conjugales, entérinée par toute l’Assemblée, qu’il avait défendue en comptant à la tribune jusqu’à 117, le nombre des femmes tombées dans l’année sous les coups de leur conjoint. Car les convictions n’excluent pas, chez cet animal politique, un art certain de la mise en scène et un grand sens tactique.


Tambour battant. Tout juste réélu député, il rejoint le siège du parti, à Paris, le 20 juin 2022.



Comme tous les aspirants rénovateurs qui l’ont précédé, Aurélien Pradié a vite identifié qu’il était plus aisé d’exister lorsqu’on porte des idées minoritaires dans son camp. Il y a chez lui quelque chose de la bande des Philippe Séguin, Michel Noir et Alain Carignon qui, à la fin des années 1980, rêvaient d’envoyer à la retraite les frères ennemis Chirac et Giscard après la réélection de Mitterrand. « Gauchiste » assumé des Républicains, la forte tête détonne en réclamant un revenu universel pour tous les jeunes de plus de 18 ans et en exigeant que son parti parle davantage de frais bancaires et d’aide alimentaire que des statistiques de l’insécurité ou de l’immigration. Il déteste qu’on dise qu’il adopte des postures iconoclastes pour trianguler. « Je n’ai jamais été insincère. Il y a chez moi de vrais fils conducteurs, des blessures. »

« J’y crois de plus en plus. » « Au petit déjeuner du parti le mardi, sa méthode est simple. Il attend que tous les dirigeants aient parlé, puis il dit : “Je ne suis absolument pas sur cette ligne !” Ça me rappelle Carignon qui, lors des bureaux politiques du RPR se voulait le rénovateur et s’en prenait à Chirac » corrige en souriant une figure du parti. Élu d’une terre de gauche, Aurélien Pradién’oublie jamais qui sont ses administrés. Il s’est récemment illustré en s’opposant au report de l’âge de départ en retraite à 65 ans, pourtant défendu durant la présidentielle par Valérie Pécresse, dont il était l’un des porte- parole, pour le moins discret, certes. Le fruit de mois de travail avec sa dizaine de « technos », avance-t-il, évaluant le gain d’une telle réforme à 9 milliards d’euros seulement, loin des 22 milliards escomptés par ses promoteurs.

Une image sociale qu’il a ébréchée ces jours-ci en préconisant d’interdire le voile « peut-être même » dans la rue, au risque de se déjuger. En 2019, il déclarait qu’il serait le premier défenseur du voile dans l’espace public. « Une sortie d’extrême droite pour séduire les militants LR ! » accuse aujourd’hui l’un de ses rivaux. Lui se targue d’être un farouche féministe et défenseur de la laïcité, et confesse s’être fait baptiser de son propre chef par l’évêque de son diocèse à l’âge de 16 ans. « Vous ne m’entendrez pas dire un truc auquel je ne crois pas », se rengorge-t-il. Rien n’interdit, de fait, d’avoir des vérités successives... Il rêverait de créer la surprise au congrès de LR, persuadé qu’il peut se hisser au second tour de la compétition. Xavier Bertrand, qui l’a repéré dès 2009 et loue sa « sincérité, qui peut agacer », devrait lui apporter son soutien. « J’y crois de plus en plus, ambitionne Pradié. Après avoir eu une mauvaise étoile au-dessus de la tête, j’en ai peut-être une bonne. »

Longtemps, les mauvaises langues ont spéculé sur ses tentations macronistes. Jean Castex, il est vrai, a tenté de l’approcher lors du précédent quinquennat. Un jour que Pradié se trouvait à Matignon pour son combat sur le handicap, le Premier ministre a soudain marqué une pause avant de prier ses conseillers de quitter la pièce. « Il faut qu’on parle politique... » Le jeune élu jure qu’il a coupé court : « On est dragué quand on veut bien être dragué. Je ne me suis jamais prostitué. »« Pourquoi n’avait-il pas de candidat Renaissance face à lui aux législatives de juin ? » serinent ses détracteurs pour accréditer l’idée qu’il serait un traître en puissance.

« Le prof de surf ». La réalité tient plus, côté macronie, de l’opération pétard mouillé. « On voulait vraiment se le faire ! C’était une consigne de Richard Ferrand, qui le considérait comme un petit roquet parce qu’il avait dit les pires saloperies sur le président », raconte un pilier de Renaissance. Après avoir investi un premier candidat local, qui se carapate, le parti présidentiel place ses espoirs sur Rémi Branco, un proche de Stéphane Le Foll, socialiste Macron-compatible. « On pensait que Branco et Carole Delga regardaient plus de notre côté que vers la Nupes. Ce n’était pas du tout un cadeau fait à Pradié ! On s’est plantés... » avoue notre source, qui concède à Pradié « du talent ».


On le prendrait à tort pour un dilettante, malgré le surnom dont l’ont affublé ses ennemis, « le prof de surf », l’une de ses marottes. Frappé d’un complexe social non avoué, cet autodidacte lit tout ce qui lui tombe sous la main, des précis d’économie aux classiques de la littérature, qu’il a découverts sur le tard. Habitué de la bibliothèque de l’Assemblée, il a failli subir un prélèvement sur ses indemnités pour avoir trop tardé à restituer L’Enracinement, de la philosophe Simone Weil, devenu son livre de chevet. Un jour qu’il parcourait l’ouvrage dans l’enceinte du Palais-Bourbon, un collègue député LR, dont on taira le nom par charité, le lui avait arraché des mains avant de le toiser d’un air narquois en découvrant l’autrice. « Figure-toi que je sais lire. Et, en plus, je comprends ce qu’elle écrit ! » avait riposté Pradié. Bien trop fier pour avouer qu’il en avait été blessé.



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